Défense de Givet en 1815

 

 

 

 

 
Rapport du Lieutenant-Général Bourk , gouverneur des places de Givet et Charlemont lors de leur siège par les Prussiens du 22 juin au 17 décembre 1815.

Copie d'un document manuscrit reçu gratieusement de Monsieur Michel Ferrand (Aisne).

 

Défense de Givet en 1815

Rapport

sur ce qui s’est passé dans les Places des Givet
et Charlemont en état de Siège, et dans les
environs, depuis le 22 Juin jusqu’au 17 Décembre
époque à laquelle j’ai cessé d’être Gouverneur.


 

22 Juin 1815.

Le 22 juin, le départ des troupes commandées par le
Général en Chef Vandamne et qui formaient l’arrière
garde du Corps d’Armée sous les ordres du Maréchal
Grouchy, me fit craindre avec raison de voir bientôt nos
communications interceptées ; à la veille d’un blocus
assuré, d’un siège au moins probable, je restais dans
une place d’un développement énorme et qui n’avait
pour garnison que 4.000 Gardes-Nationaux peu exercés
et sur l’esprit desquels, le passage d’une armée en retraite
avait fait le plus mauvais effet ; la désertion commençait
d’une manière effrayante ; le payeur de la Guerre n’avait
plus que 1.700 f en caisse et la dépense de la garnison
excédait 80.000 f par mois, pour la solde seulement.
Le Génie et l’Artillerie avaient à faire et à t…
des travaux considérables tant au Mont d’Haur…
Charlemont, la Place une fois cernée je n’avais plus
la ressource de mettre en réquisition les habitants des
villages voisins ; je ne pouvais plus faire travailler
que le soldat qui, déjà fatigué, de service, ne se
prêtait au besoin où on était de l’employer qu’autant
qu’il était porté par l’appât d’une gratification.
Le payeur de la 2è division Militaire avait annoncé
à son Préposé à Givet, une somme de 60.000 f qui
heureusement arriva le 24 juin.
Sur ces fonds,
les Officiers reçurent les appointements de juin ; la 1ère
quinzaine de Juillet fut payée à la troupe et je fus à
même de fournir un instant aux besoins urgents de
L’Artillerie et du Génie.

26 et 27 Juin.

Les 26 et 27 juin, l’ennemi fit déjà voir quelques
cavaliers sur les hauteurs qui environnent la place.

29 Juin.

Le 29 il se présenta un parlementaire porteur
d’une sommation au nom du Prince Auguste
de Prusse, de rendre les Places de Givet et Charlemont
aux troupes prussiennes. Je répondis en envoyant
copie des lettres par lesquelles le Ministre de la Guerre
après m’avoir donné connaissance de l’abdication de
L’Empereur et de ce qui s’était passé à Paris jusqu’au
24, m’engageait à conclure un armistice avec les
troupes alliées qui se trouvaient autour de Givet.

7 Juillet.

Le 7 juillet je reçus un autre Parlementaire du
Prince Auguste de Prusse ; il m’envoyait les articles
de la capitulation de Paris et m’offrait au nom du
Prince Blucher, de lui remettre les Places de Givet
et Charlemont et d’aller avec leur garnison rejoindre
de l’autre côté de la Loire, les restes de l’Armée
Française.

Juillet

Le 12 juillet, les fonds étant épuisés et craignant
de voir augmenter la désertion sitôt que le soldat ne
recevrait plus sa solde, je frappai sur la ville un
emprunt de 80.000 f.
A l’époque de l’évacuation de la Belgique on avait
transporté à Givet, une certaine quantité de tabacs
que le Général en Chef m’avait autorisé à vendre
pour les besoins de la garnison en cas de blocus.
Ces tabacs d’après l’ordre que j’en donnai au
Commissaire des guerres, furent estimés par une
Commission nommée ad hoc, et dont les membres
furent pris parmi les premiers négociants de la Ville,
en raison de la qualité et du poids indiqués sur les
ballots. Cette Commission jugea qu’il y en avait environ
pour 60.000 f, après examen, le poids étant moindre
qu’on ne l’avait présumé et plusieurs ballots étant
avariés, ces tabacs ne furent vendus que 46.367 f, ils
furent donnés à la ville en déduction des avances
qu’elle avait été obligée de faire et il ne lui est plus
dû sur l’emprunt que 32.526 f, 86 c ; le produit de cette
vente joint au montant des versements des Receveurs
particuliers dans la Caisse du Payeur de la Guerre
servit à payer à la troupe la 2ème quinzaine de Juillet,
à mettre le Génie et l’Artillerie à même de continuer
et de hâter leurs travaux et il resta de quoi faire…
toucher le mois de Juillet aux Officiers.

14 Juillet

Le 14 juillet, il se présenta de nouveau un
Parlementaire, il était porteur des articles de la
capitulation de Maubeuge ; on m’offrait de rendre
Givet et Charlemont aux mêmes conditions.

18 Juillet

Le 18, je reçus la gazette de France et le journal
des débats des 8, 9 et 10 juillet, j’appris par elles, l’arrivée
du Roi à Paris ; je convoquai aussitôt les membres du
conseil de défense et leur en donnai lecture ; tous
adhèrent à la proposition que je fis de faire prendre
la cocarde blanche aux troupes et d’envoyer à Paris
un Officier porteur au Roi de l’acte de soumission de
Givet et Charlemont.
J’écrivais au Général Prussien que comptant faire
arborer le drapeau blanc le 21 à midi, je considérais
cette circonstance comme un motif de cesser toute
hostilité avec les alliés du Roi de France et qu’il me
trouverait disposé à entrer en accommodement
sur tout ce qui sans compromettre la sûreté de la Place,
pourrait ramener la bonne intelligence entre nous,
je finissais en lui demandant un passe-port et
un itinéraire pour l’Officier qui devait aller à Paris,
ma demande fut envoyée au Prince de Prusse.

21 Juillet

Le 21, le drapeau blanc flotta sur toutes les tours
de la ville et fut salué de 100 coups de canon.
Le 22 au lieu des passe-ports que j’attendais, je
reçus au nom du Prince Auguste, un refus formel
d’avoir avec moi à l’avenir, aucunes relations, si ce
n’est pour la reddition absolue de la Place. Toutes
négociations étant rompues et d’après ce procédé si
peu loyal, devant m’attendre à une attaque
prochaine, je me déterminai au faire abattre
quelques maisons qui, placées extérieurement trop
près des remparts, présentaient à l’ennemi, la
facilité de placer la nuit des postes à peu de
distance de nos ouvrages.

23 Juillet

Le 23, je fis sortir environ 200 hommes qui
protégés par le canon de la Place, remplirent le
but proposé. On coupa les haies et on abattit les
maisons qui masquaient le plus ; l’ennemi
chercha souvent à nous inquiéter, il perdit une
quarantaine d’hommes ; de notre côté un grenadier
fut tué et nous eûmes 10 blessés
Le soir même et les jours suivans, je fis sortir
quelques hommes qui, si ils étaient arrêtés, devaient
se dire déserteurs ; et je les avais chargés de billets
pour votre Excellence à laquelle je faisais part de notre
soumission et de la situation où me mettait le refus
du Prince Auguste de Prusse.
Le Génie poussait ses travaux avec activité ; ceux
de l’Artillerie étaient à peu près terminés ; il ne me
manquait qu’une garnison nombreuse et formée de
meilleures troupes pour être en état d’attendre les
événemens avec une entière sécurité.

31 juillet

Le 31 juillet, un Colonel du Génie Prussien
envoyé en parlementaire par le Prince Auguste
de Prusse, demanda de nouveau la Place au nom
du Roi de Prusse ; je répondis que sujet du Roi de
France, je n’agirais que d’après ses ordres et que
jusqu’à ce que j’en eusse je ferais tous mes efforts pour
lui conserver les places dont le Gouvernement m’était
confié ; il répondit que rien n’étant encore terminé,
le Roi de France ne pouvait agir que du consente-
-ment des alliés et que d’après mon refus la Place
serait incessamment assiégée.

3Août

Le 3 août je reçus la réponse de votre excellence
à un de mes billets ; j’en donnai connaissance aux
Membres du Conseil de défense ; elle ranima nos
espérances en nous montrant un terme aux maux
de la France ; tout le monde redoubla de surveillance
et d’activité, les Prussiens pouvaient tenter une
attaque, mais une surprise devenait impossible.

8 Août

Le 8 on me communiqua une lettre de Paris
datée du 2, elle était d’une personne que j’avais
verbalement chargée de faire connaître notre
situation à votre excellence, elle marquait à sa
famille que sous peu je recevrais des ordres.

La veille, nous avions entendu une forte cannonade,
le bruit venait du côté de Philippeville et avait
commencé à trois heures du matin ; dans la soirée
elle diminua, puis cessa ; le lendemain nous vîmes
paraître quelques nouveaux corps de troupes étran-
-gères ; le bruit se répandit que Philippeville avait
capitulé.

Les mouvemens de l’ennemi, les forces qu’il
montrait, les rapports que recevais du dehors, tout
annonçait qu’il avait des vues sérieuses sur la Place ;
les ordres de votre Excellence portaient de tout faire
pour la conserver au Roi ; ne me voyais forcé d’exiger
de la garnisons un service pénible ; les nuits étaient
pluvieuses, et le soldat était nu ; il murmurait contre
sa situation et contre sa durée indéterminée ; mes
ressources étaient épuisées et je ne savais plus à quel
moyen recourir pour continuer à payer la troupe.
L’approvisionnement de siège en denrées n’était
pas complet, beaucoup de départements n’avaient
fourni qu’une partie du montant de leurs réquisitions,
je donnai l’ordre au Commissaire des Guerres de
rendre compte de la situation des magasins, il le
fit, le Conseil de défense étant assemblé. Il ne
restait de viande que jusqu’au 17 octobre.

L’épizootie nous avait privés des trois quarts de
notre viande fraîche, le Conseil pensa que dans l’état
actuel des choses, le blocus de la Place ne pouvait
durer plus de trois mois et qu’en faisant balancer
les approvisionnements et prenant le terme moyen,
les denrées excédant un approvisionnement pour
ce laps de temps, seraient vendues pour assurer la
solde à la troupe et mettre l’Artillerie et le Génie à
même d’accélérer leurs travaux, que le manque de
fonds avait presqu’arrêtés. Cette vente fut faite sous
les yeux des Membres du Conseil de subsistance ; le
Préposé du Payeur de la Guerre chargé de la recette des
fonds qui en résultèrent, ouvrit un compte distinct
tenu en autant de parties différentes qu’il y eut de
classes d’objets vendus afin de pouvoir, au besoin,
compter du produit aux départements qui ont livré
les denrées.

Le produit de cette vente monta à 93.804 f, sur
cette somme et le montant des versements des recettes
particulières, les troupes reçurent la 1ère et la 2ème
quinzaine d’Août, plusieurs dépenses du Génie et de
L’Artillerie furent acquittées et il resta de quoi payer le
mois d’Août aux officiers et la 1ère quinzaine de Septembre
aux troupes.

Les Bataillons de la garde nationale n’avaient pas
reçu de leurs départements respectifs les effets d’habille-
-ment qui devaient leur être fournis ; le soldat était
dans un état de nudité qui réclamait tout ma
sollicitude, il y avait dans le magasin de l’hopital
militaire de siège 450 capotes qui y étaient inutiles
puisqu’il n’y avait pas de malades, j’en ordonnai
la répartition dans les différens corps de manière à
ce que les factionnaires fussent au moins couverts
pendant les nuits pluvieuses et déjà froides.

La désertion augmentant dans les bataillons des
retraités, je fis mettre à l’ordre que la liste nomina-
-tive des déserteurs de ces Corps serait adressée à votre
Excellence pour qu’elle punit ceux qui y seraient
portés en les privant à l’avenir de leur traitement
de retraite.

21 Août

Le 21, je reçus du Général Prussien Commandant
les troupes employées au blocus, l’annonce de la
reddition de la place de Rocroi.

22 Août

Le 22, ce même Général m’adressa plusieurs
lettres d’appel pour les habitants de Givet membres
des collèges électoraux d’arrondissement et de préfecture,
le Général Prussien ajoutant qu’il leur donnerait
des passe-ports et que leur retour dans la Place serait
assuré.

24 Août

Le 24, je fis conduire par mon Aide de Camp à
son quartier Général ceux qui devaient se rendre à
Rocroi ; je les prévenais que le lendemain 25, nous
célébrerions la fête du Roi de France et que 100 coups
de canon seraient tirés en cet honneur dans les places
des Givet et Charlemont, tout à cette époque semblais
annoncer une suspension d’hostilités ; on ne parlait
sur toute la ligne que d’une paix prochaine.

27 Août

Le 27, cet espoir s’évanouit, le Prince Auguste
vint visiter les troupes campées dans les environs de
la Place, il refusa des passe-ports aux Députés qui
devaient se rendre à Mézières, parla à ceux qui
venaient de Rocroi, les effraya par la menace de
bombarder et d’incendier prochainement la ville de
Givet ; il leur fit voir ses Camps, ses Munitions, ses
parcs d’Artillerie, depuis ce jour, les mouvements de
l’Ennemi prouvèrent que ce projet était sérieux et
qu’il s’occupait à rassembler ses moyens, ils ne
pouvaient lui manquer ; Maubeuge, Mézières,
Philippeville et Rocroy, étaient en son pouvoir, il
devait y avoir trouvé une artillerie considérable et
beaucoup de munitions dont il pourrait faire
usage contre nous.

30 Août

Le 30 Août, je confiai le Commandement Supérieur
de la Place de Charlemont à M. le Maréchal de Camp
Baron Corsin, resté blessé à Givet lors du passage du
corps d’Armée du Maréchal Grouchy.

L’ennemi avait beaucoup de troupes dans ses
camps, il en formait de nouveaux et chaque jour
il lui arrivait des renforts ; le passage des convois
d’Artillerie, de voitures chargés de fassines, de
gabions, de madriers, était continuel, les principales
forces se portaient sur la rive droite de la Meuse
au-dessous de la ferme de Massembre ; l’intention
de bombarder Givet n’était plus doûteuse.

3 Septembre

Le 3 Septembre, 25 Douaniers voulant aller à un
poste avancé sur la hauteur des Faudes où ils se
tenaient le jour, le trouvèrent occupé par les Prussiens,
sur le rapport qui m’en fut fait, je fis doubler cette
garde et j’ordonnai de marché sur le poste et de
s’en emparer, l’ennemi y était en nombre Supérieur
et retranché au-dessous de l’enceinte. L’affaire s’engagea,
voyant qu’elle devenait très vive, j’y envoyai 40
hommes du petit dépôt du 34ème Régiment d’Infanterie
et 120 hommes d’une compagnie formée des isolés et
des blessés que le Corps d’Armée du Général Grouchy
avait laissés dans la Place et qui s’y étaient rétablis,
bientôt j’y fus moi-même et fis faire de fortes
tentatives, mais elles furent sans succès, je vis avec
peine que je devais peu compter sur ma garnison
puisqu’un détachement des meilleures troupes,
avait mal répondu à ce que j’en attendais ; pensant
que nous n’occupions ce poste que le jour et qu’il
faudrait chaque matin le disputer à l’ennemi, je
ne persistai pas dans l’intention de le reprendre et
fit rentrer les troupes, je n’avais eu qu’un homme
tué et 16 blessés, l’Artillerie du Mont d’Haurs et
de Charlemont fit beaucoup de mal à l’ennemi, il
eut au moins 150 hommes hors de combat.

La prise de ce poste avancé annonçait de la part
de l’ennemi, le dessin de commencer des batteries et
en effet on le vit le jour même diriger de ce côté
beaucoup de voitures et de caissons.
L’attaque paraissait prochaine ; nos troupes pour
éviter toutes surprises fesaient un service très fatiguant
leur petit nombre, leur composition, le développement
énorme des ouvrages et la faiblesse de plusieurs points
m’inquiétaient sur le résultat ; il était hors de doute
que l’ennemi avait tous les moyens de commencer
ses attaques lorsqu’il le voudrait ; il pouvait jeter
un grand nombre d’obus et de bombes sur les deux
Givet ; l’incendie et la confusion étaient inévitables,
le désordre pouvait la rendre difficile ; la sûreté de
cette Place pouvait même se trouver compromise.

Considérant donc qu’en faisant brûler les Givets,
je causais la ruine d’une foule d’individus sans que
notre situation à venir s’en améliorât, j’assemblai
secrètement mon Conseil de défense et tous les mem-
-bres, un excepté, furent d’avis d’entrer en accommo-
-dement avec l’ennemi.

Ainsi décidés à nous retirer à Charlemont avec
la garnison, j’écrivis à son Altesse Royale le Prince
Auguste de Prusse en lui proposant des conventions
pour la cession des Places des Givet et du Mont
d’Haurs comme dépôt jusqu’à la Paix Générale.

L’espoir qu’il avait conçu du succès de ses attaques,
le rendit très difficile sur les conditions. Les articles
qui nous étaient les plus favorables, me furent
refusés au presqu’entièrement changés ; après 3 heures
de débâts aussi pénibles qu’inutiles, je fus obligé de me
contenter de la capitulation dont j’ai adressé l’original
à votre Excellence.

10 septembre.

Les Places des Givet et du Mont d’Haurs n’étaient
rien par elles-mêmes. Charlemont étant la clef du
système, je m’estimai heureux de pouvoir y concentrer
ma garnison, j’avais d’ailleurs obtenu d’envoyer deux
Officiers à votre excellence ; j’étais sûr que notre position
allait lui être bien connue et ses ordres devaient déter-
-miner ma conduite ultérieure. Ces deux Officiers par-
-tirent le 10 au soir pour le quartier Général du Prince
où ils devaient recevoir des passe-ports.

Le même jour à 4 heures, les Bataillons qui
occupaient les Givet et le Mont d’Haurs montèrent
à Charlemont. Les hommes de garde restèrent seuls
aux différens postes qui ne devaient être remis aux
troupes Prussiennes que le lendemain à 8 heures.
ils le furent à l’heure convenue ; le Prince Auguste
vint lui-même prendre possession des Places.

11 Septembre.

L’article 2 des conventions portait que les hostilités
pourraient recommencer le jour même à midi, le
Prince Auguste témoigna le désir que la suspension
d’armes fut prolongée, il me dit qu’il paraissait
certain que la Paix était signée et serait incessamment
publiée. Nous convinmes en conséquence de nous prévenir
24 heures avant de commencer aucune hostilité.

L’ennemi depuis deux mois avait mis tout en usage
pour porter notre garnison à la désertion. Chaque
matin les postes avancés trouvaient des paquets de
libellés et de proclamations. On faisait savoir aux
gardes-Nationales que partout elles étaient licenciées,
aux Douaniers que leurs camarades étaient rentrés à
leurs postes et étaient en fonctions sur toute la ligne,
tant de tentatives ne pouvaient être sans succès ; aussi
le 10, la garnison des Givet, du Mont d’Haurs et de
Charlemont qui était forte de 168 Officiers et de 3.443
Sous-Officiers et Soldats.

14 Septembre

Le 14 au soir, Mr le Colonel d’Artillerie Boilleau
l’un des deux Officiers que j’avais envoyés à Paris arriva.
il me dit que votre Excellence me conseillait de licencier
peu à peu les Gardes-Nationales. Comme cet avis
n’était pas un ordre et que je savais d’ailleurs que
Votre Excellence désirait que je conservasse Charlemont
le plus longtems possible, je pris le parti de ne
commencer le licenciement qu’à la dernière extré-
-mité. Cet Officier ajouta qu’il paraissait certain que
la paix serait signée sous peu de jours ; qu’on parlait
déjà du départ des troupe Russes. Il me remit 48.000 f
qu’il avait reçus à Mézières à compte des 80.000 f que
votre Excellence a bien voulu accorder. Cette probabilité
d’une paix prochaine n’empêche pas le Génie et
l’Artillerie de reprendre avec activité leurs travaux,
on mit tout en usage pour être à même de se bien
défendre en cas d’événemens.

17 Septembre

Jusqu’au 17, l’ennemi ne fit point de mouvemens,
on vit quelque convois de voitures venant de la rive
droite et se rendant du côté de Doische ; ses travaux
se bornèrent à donner une autre direction pour les
feux à la tête du pont du Petit Givet et à établir un
parapet à la gauche de ce même pont.

Dans la nuit du 17, l’ennemi traça et ébaucha
deux batteries, l’une dans le jardin des Récollets, l’autre
au manège.

18 Septembre.

Le 18, le Prince Auguste arriva, visita les travaux
et leur donna une nouvelle activité, huit batteries
furent commencées dans différens endroits des deux
Givet du Mont d’Haurs à une très petite distance
de Charlemont. Le passage et l’arrivée des voitures
chargées de fascines et de gabions furent continuels.

19 Septembre.

Le 19 septembre, des travaux aussi ostensibles me semblant
un acte d’agression, j’écrivis au Prince, que je ne pouvais
considérer la construction de batteries à 100 toises de la
Place que comme une rupture d’armistice ; je le priais
e dfaire cesser des travaux que j’avais tolérés pendant
son absence parce que je les attribuais à une fausse
interprétation de ses ordres ; sa réponse ne m’ayant pas
satisfait, je lui réitérai le 20 à huit heures du
matin, la demande de faire cesser tous travaux en
le prévenant que si on les continuait je commencerais
le feu à quatre heures de l’après-midi. Il me
répondit que la cessation des travaux devait être réciproque
et qu’il allait faire interrompre les siens, si je
m’engageais de mon côté à ne point faire continuer
ceux de Charlemont ; que notre convention tacite de
ne commencer les hostilités qu’après s’être prévenu
24 heures d’avance, serait maintenue. Ces discussions
durèrent jusqu’au 21.

21 Septembre.

Le Prince vint ce jour-là établir son quartier Général
à Givet, il m’écrivit qu’ayant reçu officiellement
l’annonce d’une paix prochaine il désirait que nous
convinssions d’une suspension de toute hostilité,
nous engageant par écrit à ne les recommencer
qu’après nous être prévenu 24 heures d’avance.

Les articles de convention que je lui proposai, portaient
que les communications avec l’intérieur seraient
libres ; que la garnison pourrait correspondre avec le
Roy de France et ses Ministres. Cet article ne m’ayant
point été accordée, nous nous en tînmes à la convention
tacite sans rien signer de part et d’autre.

22 Septembre

Le 22, il y eut beaucoup de mouvemens parmi les
troupe prussiennes. Ce jour-là et les trois jours
suivans, plusieurs Colonels quittèrent leurs camps et
parurent rentrer dans l’intérieur et pour y prendre
nous dit-on de nouveaux cantonnements ; il
passa beaucoup de bateaux chargés d’Artillerie,
de projectiles, quelques-uns chargés de grains, ils
descendirent la Meuse.

Les jours suivans jusqu’au premier octobre,
l’ennemi fit quelques mouvements pendant que
l’Artillerie, les munitions et tout le matériel
prenaient une direction qui faisait croire qu’ils
sortaient du territoire français ; les troupes, au
contraire rentraient dans l’intérieur. On continuait
à parler d’une paix prochaine et même déjà conclue
avec la France et les puissances alliées ; on faisait
aussi courir le bruit d’une guerre entr’elles. Notre
état de blocus ne permettait pas d’approfondir ces
bruits ; il fallait s’en tenir aux conjectures fondées
sur les mouvemens que nous voyons de nos remparts.

1er octobre

Cet état de chose ne pouvait durer, le soldat
murmurait hautement, la désertion augmentait
beaucoup il se manifestait un esprit de rebellion
qu’il était urgent d’appaiser, je n’eus d’autre
moyen que de promettre de commencer le 10, le
licenciement des Gardes-Nationaux par Compagnie
le mode de licenciement devait faire durer 8 à 10
jours celui de chaque bataillon.
Le soldat satisfait de cette promesse en attendit
patiemment l’effet et la désertion fut presque nulle.

10 Octobre

Le 10 n’ayant encore aucune certitude de la conclu-
-sion de la paix, j’annonçais aux troupes que le
licenciement serait retardé de quelques jours et ne
commencerait que le 16 du courant ; je le fis mettre à
l’ordre, le soldat y prit plus de confiance et attendit
patiemment le terme de ce délai.

16 Octobre

Le 16, la 1ère Compagnie de Grendadiers du 2ème
Bataillon des Gardes-Nationales de la Marne fut
licenciée et partit le 17.

18 Octobre

Le 18, le licenciement continua par la 1ère compagnie
de Grenadiers du 3ème Bataillon de la Marne, elle partit le
19, la même marche fut suivie pour les 7ème Bataillon
des Ardennes, 7ème et 10ème de la Marne. Les Compagnies
étant peu nombreuses, le licenciement et le départ
de chacune prenant 48 heures, la garnison ne
diminuait que d’une vingtaine d’hommes par jour
et par conséquent moins que la désertion que
l’exécution de cette mesure avait arrêtée.

Une diminution quelconque était d’ailleurs
devenue nécessaire. Il n’y avait plus de viande
fraîche que pour un petit nombre de malades ; il
ne restait plus que du lard salé en si petite propo-
-tion qu’on en distribuait plus à la troupe que
tous les trois jours, les deux autres jours, elle recevait
du riz et des légumes secs.

Novembre

Dans le courant d’octobre et dans les premiers
jours de Novembre, j’eus l’honneur de faire à votre
Excellence, divers rapports sur la position de la Place
et sur le peu de ressources qui nous restaient. La
Place étant toujours bloquée et la correspondance
très difficile, ces rapports furent adressés sous
couvert étranger.

Les Prussiens se relachèrent un peu de leur
sévérité et laissèrent monter à Charlemont quelques
légumes. Malheureusement alors, gardant pour la
dernière extrémité le peu de fonds qui restaient,
le soldat ne recevait plus de solde et n’était par
conséquent à même de rien acheter.

Du 16 Octobre au 20 Novembre exclusivement, 50
Officiers et 751 Sous-Officiers et Soldats furent licenciés,
à cette époque, je reçus de votre Excellence une lettre ou
elle me disait que j’avais sans doute eu des raisons
majeures pour licencier les Gardes-Nationaux.
prenant cette réflexion pour un ordre de tout
suspendre, je donnai à la garnison l’ordre du jour
suivant :

« De nouveaux rapports reçus hier soir me confir-
-ment ce que plusieurs Officiers des Compagnies déjà
licenciées ont écrit à leurs camarades sur les vexa-
-tions les mauvais traitemens qu’eux et leur troupe
ont eu à souffrir en traversant un pays couvert de
soldats étrangers en marche pour sortir de notre
territoire.

« Dans ma position, je n’ai qu’un moyen de
sauver cet affront à l’honneur Français , c’est de
suspendre le licenciement jusqu’à ce que les
armées alliées qui doivent sortir de la France
l’aient évacuée ; je congédierai alors le même jour
tous les Gardes-Nationaux qui sont encore à
Charlemont.

« Ils savent combien j’ai toujours été fidèle à
remplir les promesses que je leur ai faites, celle-ci
ne sera pas moins sacrées pour moi.

« J’espère donc que ce léger retard n’altéreras point
le bon esprit qu’ils ont montré jusqu’ici.

« Si cependant il s’en trouvait d’assez lâches
pour abandonner un poste confié encore quelques
jours à leur honneur, je serais forcé à regret
de les abandonner à la sévérité du jugement du
Conseil de Guerre et ils seraient punis selon la
rigueur des lois sur la désertion.

« Le présent ordre sera pendant trois jours consé-
-cutifs, lu aux appels du matin et du soir. »

Toute ma crainte était de voir recommencer
la désertion, toute l’activité et la surveillance des
Officiers fut mise en défaut et nous perdîmes 60
hommes les Sous-Officiers mis en faction pour
contenir la troupe, désertaient eux-mêmes.

La durée de notre séjour à Charlemont étant
Illimitée et nos faibles ressources diminuant,
j’assemblai les Officiers qui, sur le simple exposé
de notre situation, renoncèrent jusqu’au grade
de Lieutenant exclusivement, aux rations de lard
et de riz qui leur étaient allouées.

 

27 Novembre

Le 27 à neuf heures du matin, je reçus par
estafette la lettre par laquelle Votre Excellence en
m’annonçant que la Place de Charlemont devrait
être remise en dépôt aux Commissaires nommés par
Son Excellence le duc de Wellington, me prévenait
que cette remise serait faite dans le terme de 10 jours
à dater de la signature du traité qui a eu lieu le 20
et par une Commission Française composée de :

M. M. Flayelle, Colonel du Génie, Président,
Noël, Chef de Bataillon d’Artillerie,
Playoult de Bryas, Commissaire des Guerres.

Votre Excellence ajoutait que ces Commissaires
recevaient des instructions particulières pour ce qui les
concerne respectivement.

28 Novembre

Le 28 Novembre, je donnai connaissance de ces disposi-
-tions aux troupes de la Garnison par l’ordre du jour
suivant :

« Soldats, vous avez fait votre devoir, tant que les
armes ont pu décider du sort de Charlemont, vous
avez, comme vous en aviez l’ordre, conservé cette
Place au Roi de France.

« Par un des articles du traité de Paix signé à
Paris le 20 de ce mois, elle doit être occupée par une
garnison étrangère, j’ai l’ordre du Roi de la remettre
à une Commission Française composée de M. M.
Flayelle, Colonel du Génie, Président,
Noël, Chef de Bataillon d’Artillerie,
Playoult de Bryas, Commissaire des Guerres.

« Cette Commission en fera la remise le 30 du
courant aux Commissaires du Duc de Wellington,
Généralissime des troupes étrangères qui resteront sur
le territoire Français.

 « Soldats, vous allez être dirigés sur Mézières où
une partie des Corps que vous formez sera licenciée,
les autres iront jusqu’à Verdun, je serai encore à
votre tête dans ce trajet, je pense trop bien de vous
pour croire qu’il soit nécessaire de vous engager à
vous conduire comme vous l’avez fait jusqu’ici,
vous justifierez la haute opinion que l’Europe à
conçue de la garnison de Charlemont en observant
cette bonne discipline qui convient au caractère et
à l’honneur Français et qui vous méritera la
continuation des bontés du Roi de France, notre
souverain. »

29 Novembre

Le 29, l’Officier Prussien, Commandant d’Armes
à Givet me fit demander à quelle heure les faction-
-naires de sa nation pourraient le lendemain
relever les autres.

Je lui répondis que les ordres que j’avais reçus de
Votre Excellence portaient que je remettrais la Place
à la Commission Française nommée ad hoc, qui
elle-même, lorsqu’elle aurait reçu ses instructions à cet
égard en ferait la remise aux Commissaires envoyés par
le Duc de Wellington et revêtus de ses pouvoirs.

Le 30, il arriva trois Commissaires envoyés de Sedan à
Givet par le Lieutenant Général Ziéthen. Comme ils n’étaient
point fondés de pouvoir par le Duc de Wellington, la
commission Française refusa de traiter avec eux.

12 et 13 Décembre

Les Commissaires Français ne reçurent leurs instructions
que les 11, 12 et 13 Décembre.

16 Décembre

Le 16, les Commissaires envoyés par le Duc de Wellington
arrivèrent.

Ils firent le 17 l’échange de leurs pouvoirs avec les
Commissaires Français, ceux-ci m’en donnèrent avis et
aussitôt, conformément aux volontés que Votre Excellence
m’avait manifestées par sa lettre du 25 Novembre, je
répondis à la Commission que mon autorité comme
Gouverneur de la Place de Charlemont cessait et que
je resterais sous ses ordres ainsi que la garnisons
jusqu’à l’Epoque de notre départ pour notre nouvelle
destination.

 

Le 30 juillet, j’avais reçu du Maréchal Gouvion
Saint-Cir, l’ordre de tout faire pour conserver cette
Place au Roi de France ; je m’estime trop heureux
d’y être parvenu et d’avoir par là donné à Sa
Majesté une preuve de mon dévouement. Je prie
Votre Excellence de vouloir bien solliciter ses bontés
pour la Garnison.

 

Charlemont, le 17 Décembre 1815
Le Lieutenant-Général ;
Signé : Comte Bourk.

Transcription conforme à l'original.

Ce document de 19 pages porte en première page, dans la marge, dans une écriture autre que celle du document la mention :" Mon père, Mr Adolphe Lefèvre, faisait partie, comme lieutenant d'artillerie, sortant de l'Ecole  militaire de La Flèche, de la garnison de Givet et ensuite de celle de Charlemont pendant toute la durée du blocus. Signé : O. Lefèvre".

Il ajoute quelques commentaires  comme celle de la date de la bataille de Waterloo le 21 juin, que le rapport à été fait "par le comte Bourk, lieutenant général, c'est-à-dire Général de Division" ainsi que quelques corrections d'orthographe.

Ce document ne porte pas de signature. C'est donc une copie ou un duplicata d'époque qui fut transmis par le père à O. Lefèvre après 1821 car Jean Raymond Charles Bourke (1772 - 1847) fut élevé à la dignité comtale et pairie de France par le roi Louis XVIII qu'en 1821.

Nota

"Votre excellence" soit il s'agit d'Armand du Plessis duc de Richelieu président du Conseil du 26 septembre 1815 au 29 octobre 1818.
Soit, plus vraisemblablement,  de Henri Jacques Guillaume Clarke, comte d'Hunebourg, Duc de Feltre et futur maréchal de France et pair de France qui fut ministre de la guerre du 26 septembre 1815 au 12 septembre 1817.

Le second traité de Paris, signé le 20 11 1815, mis fin aux hostilités entre la France et les Alliés. Il stipulait que la France perdait  le duché de Bouillon, Philippeville, Marienbourg, Sarrelouis et Sarrebrück, Landau, le pays de Gex et la Savoie. Elle devait aussi payer une indemnité de 700 millions de francs et subir l'occupation étrangère pendant trois ans. Ce sont les Russes qui tinrent garnison à Givet.

 

 

 

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